Standards GS1 et passeport numérique du produit : le langage commun qui structure l'industrie durable
Ferroviaire, construction, électroménager : des filières que tout semble opposer ont trouvé dans les standards GS1 une infrastructure commune pour partager leurs données et gagner en efficacité collective. Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), une table ronde a réuni Laura Barnac (GS1 France), Patrick Jeantet (Fédération des Industries Ferroviaires), Ambroise Ghesquières (Groupe SEB), Rémi Lannoy (CERIB, buildingSMART France) et Magdalena Pyszkowski (buildingSMART International) autour d'un fil rouge : le passeport numérique du produit (DPP) et la donnée produit structurée.
Pourquoi travailler collectivement n'est plus un choix
Pour GS1 France, on quitte un monde « vertical » et confortable, où chacun travaillait dans sa case, pour un monde « horizontal » cross-secteur et cross-technologie, où chacun ne détient qu'un bout de la solution. Dans un environnement qui exige plus d'efficacité et de transparence, la fluidité des process impose de travailler ensemble. GS1 — organisation à but non lucratif créée il y a 50 ans « par des entreprises pour des entreprises », dont le fameux code-barres est scanné 10 milliards de fois par jour — accompagne les filières pour construire ce langage commun : identifier, décrire et échanger la donnée produit de façon fiable.
Le standard, une « grammaire » ; la donnée produit, les « mots »
L'analogie proposée par GS1 : un standard est comme une grammaire (comment exprimer une position commune, dans quel ordre mettre les mots), et la donnée produit comme les mots. C'est l'ensemble qui crée un langage commun — condition pour que les acteurs « puissent enfin se parler ».
Ferroviaire : de la SNCF à toute la supply chain
Patrick Jeantet replace la démarche dans la stratégie data : derrière la donnée, il y a l'IA, et derrière l'IA, la compétitivité des filières industrielles françaises — avec des gains de productivité potentiellement phénoménaux. Le sujet le plus difficile reste le partage, dans un secteur historiquement en silos.
Le cas Scan IT : une fiche produit standardisée par pièce
Initiée par SNCF Voyageurs sur le matériel roulant (2018-2019) et inscrite au contrat de filière, la démarche a conduit au choix de GS1 après une étude collective (SNCF, Alstom et d'autres). L'application Scan IT permet à chaque agent de scanner une pièce et d'accéder à sa fiche produit standardisée : identification (une sorte de « numéro de sécurité sociale » de la pièce), présence ou non d'amiante, historique des interventions… Aujourd'hui 60 % du matériel roulant est couvert, avec un objectif de 100 % en 2027. Côté infrastructure, plus récent : un fournisseur — Vossloh Cogifer, via sa forge d'Outreau — marque en GS1 ses cœurs d'aiguillage, avec des fiches partagées avec SNCF Réseau ; ~25 % de couverture aujourd'hui, cap à 60 % puis 100 %.
Des gains réels, mais un investissement de départ
L'ingénierie matériel roulant de SNCF Voyageurs estime les gains des fiches produits standardisées entre 0,5 et 2 M€ par an (erreurs évitées, valeur ajoutée récupérée). Mais il faut investir au départ — facile pour une grande SNCF, plus difficile pour une PME. D'où le rôle de la FIF : accompagner non pas les Alstom ou SNCF, mais tout le tissu industriel, en particulier les fournisseurs de rang 1, 2 et 3, par cercles concentriques — jusqu'à ce que GS1 devienne une « obligation de fait ».
Électroménager : les 10 millions de données annuelles du Groupe SEB
Le Groupe SEB (Tefal, Rowenta, Krups, Moulinex — 8 à 8,5 Md€, 400 millions de produits/an, 47 sites industriels) doit fournir à chaque distributeur (Amazon, Carrefour…) environ 140 points de données par produit : dimensions, poids, visuels, informations logistiques et marketing. Avec un renouvellement du catalogue d'environ un tiers par an, cela représente 10 millions de points de données à créer chaque année dans les systèmes des clients. Or la filière du petit électroménager n'a que peu de standards communs.
Le coût de la mauvaise donnée — et la vague réglementaire
Selon des études citées (type McKinsey), une donnée produit complète apporte environ +2 % de conversion, soit un gain de chiffre d'affaires considérable. À cela s'ajoute une vague réglementaire à anticiper : DPP (actes délégués attendus vers 2029-2031), règlement déforestation (EUDR), passeport batterie… « Quand vous avez fini l'un, vous avez loupé l'autre » : d'où la nécessité de structurer une donnée fiable et partagée en amont. D'autant que l'IA agentique arrive dans le parcours d'achat : selon les projections citées, 15 % du shopping serait agentisé en 2030, et 100 % de l'influence shopping — sans donnée structurée, pas de visibilité.
Construction : quand la réglementation devient une opportunité
Rémy Lanois (CERIB) décrit une industrie très fragmentée : selon son métier, chacun décrit un ouvrage — donc ses systèmes et composants — différemment, ce qui freine l'émergence d'un langage commun. Le point d'orgue : l'évolution du règlement produits de construction (RPC/CPR), qui intègre le DPP. Face à une filière qui peine à standardiser et à une réglementation qui arrive, la réponse est d'accélérer : on standardise (langages communs, formats d'interopérabilité, dataspaces), puis on normalise (converger vers un consensus). Pour la construction, c'est donc par la réglementation que naît l'opportunité de travailler ensemble — et grâce à GS1, on ne « repart pas de zéro » en réutilisant des standards éprouvés dans d'autres industries.
GS1 × BIM : faire dialoguer deux mondes de standards
Magdalena Pichowski (buildingSMART International) rappelle la démarche engagée dès 2019 par un mémorandum d'entente entre buildingSMART et GS1, via un groupe de travail « digital supply chain in built environment » et plusieurs pilotes. Le constat : le BIM (standards Open BIM / IFC) porte les cas d'usage de conception-construction, GS1 permet de tracer et d'identifier le produit et ses propriétaires — mais il manquait la structure de données que le DPP vient apporter. Son point de vue : le DPP est un changement de paradigme qui transforme les fabricants (de fenêtres, d'isolation…) de simples fournisseurs en véritables partenaires, car ce sont eux qui détiennent et garantissent la fiabilité des caractéristiques produit.
Le rôle de l'IA : garant de conformité
Interrogée sur l'IA, Magdalena Pichowski y voit avant tout un garant de conformité et de veille réglementaire, capable de guider les choix et la qualité des données — son utilité première à ce stade.
Industrie 5.0 : pas de compétitivité sans standards ni confiance
Ce qui frappe Laura Barnac au terme des échanges : la proximité des discours entre des secteurs pourtant très différents (rail, électroménager, construction) — tous disent, presque avec les mêmes mots, que la donnée produit est essentielle et qu'il faut y aller maintenant — et à quel point le sujet est concret, ancré dans la vie quotidienne des entreprises. Pour elle, l'industrie 5.0 se résume à la compétitivité : être efficace, qualitatif et durable — trois problématiques qu'aucune entreprise ne peut traiter seule (la durabilité, en particulier, n'a aucun sens sans les parties prenantes). D'où le rôle des standards, « imaginés pour résoudre à plusieurs des problèmes qu'on ne pouvait pas résoudre seul ». Et un mot final, décisif : la confiance. Sans confiance, pas de dialogue, pas de collectif, pas de standard — car un standard ne s'applique pas, il se construit ensemble.
FAQ — Standards GS1 et passeport numérique du produit
Qu'est-ce que le passeport numérique du produit (DPP) ? Le Digital Product Passport est une exigence réglementaire européenne visant à rendre disponibles, de façon structurée et fiable, les données d'un produit tout au long de sa chaîne de valeur (composition, traçabilité, durabilité). Ses actes délégués sont attendus progressivement autour de 2029-2031 selon les filières.
À quoi servent les standards GS1 ? Ce sont des règles communes permettant d'identifier, de décrire et d'échanger la donnée produit de façon fiable entre acteurs — un « langage commun » qui structure les données et facilite la conformité réglementaire.
Quel est le gain d'une donnée produit bien structurée ? Dans le ferroviaire, la SNCF estime les gains à 0,5-2 M€/an ; dans l'électroménager, une donnée produit complète apporterait environ +2 % de conversion. Au-delà, elle prépare les entreprises aux réglementations à venir (DPP, déforestation, passeport batterie).
Pourquoi la réglementation est-elle une opportunité pour la construction ? Parce que dans une filière très fragmentée, c'est le règlement produits de construction (intégrant le DPP) qui crée l'occasion de standardiser puis de normaliser les échanges de données, en s'appuyant sur des standards éprouvés comme GS1.
Revoir la table ronde en vidéo
Cette table ronde a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité des échanges en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.