Financer l'innovation et la réindustrialisation : start-up, deeptech et souveraineté
L'écosystème d'innovation français est-il assez mûr, les entreprises se transforment-elles, et les fonds sont-ils au rendez-vous ? Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), une table ronde animée par Vanina Prélat L'Herminier a réuni Arthur Nègre (France Digitale), Pascale Rombaut - Manouguian (groupe Crédit Agricole) et Raphaël Didier (BPI France) pour un état des lieux sans complaisance du financement de l'innovation industrielle.
Un terreau d'innovation bien réel
L'industrie a toujours beaucoup innové en France, rappelle BPI France, avec de grands groupes déposant nombre de brevets. Mais depuis une dizaine d'années émergent de nouvelles structures — les start-up industrielles — qui portent des projets jusqu'ici réservés aux entreprises établies. On en dénombre aujourd'hui environ 3 500 acteurs actifs, avec quelques centaines de créations par an, majoritairement dans la Greentech, mais aussi la santé, l'électronique, le New Space, le quantique et la défense.
16 000 start-up et des talents qui reviennent
Côté France Digitale, l'écosystème compte environ 16 000 start-up, dont une part croissante à applications industrielles, souvent duales (civil pouvant basculer vers la défense ou l'industrie). Les atouts français sont réels : des talents et des laboratoires enviés dans le monde, des infrastructures robustes, une énergie décarbonée et accessible, et un soutien public à plusieurs niveaux (BPI, État, Europe, régions). Signe encourageant : des talents partis à l'étranger reviennent développer leur activité en France (les équipes de Mistral sont citées en exemple).
La transformation, plus difficile pour les PME
Le tableau se nuance sur la transformation digitale. La France compte environ 6 500 ETI, mais se classe autour de la 24e place sur 27 en Europe pour leur transformation — un potentiel énorme encore inexploité. Les grands groupes (CAC40, SBF120) ont accéléré, poussés par le contexte géopolitique à chercher des solutions souveraines. Le point dur : les PME industrielles (25 000 à 30 000 de plus de 10 salariés), aux moyens plus limités.
Un secteur déjà sous tension
Pascal (Crédit Agricole) rappelle que l'aéronautique-défense a enchaîné les chocs : Covid, guerre en Ukraine et incertitude sur les approvisionnements, puis une montée en cadence brutale (carnets de commande pleins). Résultat : des dirigeants « déjà très occupés » au moment où le monde se transforme (drones, aviation électrique, nouveaux lanceurs). BPI France mise sur sa proximité pour accompagner ces PME via des diagnostics et accélérateurs, en jouant les synergies entre cofinancement, garantie et outils d'innovation.
La transmission, risque et opportunité
Un défi majeur se profile : le renouvellement des générations et la transmission de nombreuses PME. Souvent à la deuxième génération viscéralement attachée à son outil, avec une troisième qui hésite à s'engager. C'est aussi une opportunité : le repreneur voudra souvent faire différemment et investir. France Digitale et BPI France y voient un levier de modernisation, à condition d'épauler des structures aux pyramides légères et de saluer la solidarité de filière (le GIFAS est cité en exemple).
Les fonds sont-ils là ?
La réponse de BPI France est nuancée mais positive : les 3 500 start-up industrielles ont levé plus de 15 milliards d'euros depuis 2022, auxquels s'ajoutent les subventions (France 2030, ADEME, régions, Europe). Les levées de la seule année écoulée atteignent 3,7 milliards. La France est « plutôt bonne », derrière le Royaume-Uni et les États-Unis — ces derniers portés par des montants massifs mais très concentrés sur l'IA. Un panel de financements couvre chaque étape de la vie d'une start-up, du non-dilutif à l'usine.
La faille de l'amorçage
Le point de vigilance : une accélération des gros tours de table mais une décélération des petites levées (amorçage). Un mauvais signal, car cela tarit la source des futurs projets industriels. France Digitale salue le troisième fonds du plan Tibi (13 milliards annoncés), mais alerte : les fonds d'investissement se déportent mécaniquement vers le « gross » (grosses levées), une faille de marché française et européenne. Comment garantir qu'une part substantielle irrigue bien l'amorçage ? Sur le terrain, une communauté de plus de 50 incubateurs commence à souffrir du désengagement des fonds privés, des corporates et du public, aggravé par les cycles électoraux locaux.
Une puissance financière mondiale à double tranchant
Des volumes considérables circulent dans le monde et s'investissent en France de façon massive et sélective — fonds de pension étrangers, capitaux familiaux aux valorisations « considérables » — mais « pas toujours pour y laisser les innovations ». Pour une banque, rappelle Crédit Agricole, financer suppose de maîtriser le risque : on prête l'épargne des uns en devant pouvoir la rendre. D'où la difficulté de porter un jugement autorisé sur des projets très spécialisés.
Le meilleur financement : le client
Le consensus du plateau tient en une formule : « le meilleur argent reste celui de son client ». Au-delà des aides et des PoC, ce sont les contrats qui font grandir les acteurs innovants. Aux États-Unis, de gros contrats de défense sont passés à des acteurs créés il y a moins de cinq ans — chose encore rare en France.
Commande publique et achats innovants
Arthur (France Digitale) chiffre l'enjeu : la commande publique représente 2 500 milliards d'euros par an au niveau européen (quelque 250 000 acheteurs publics). Y flécher ne serait-ce que 5 % vers les start-up et PME tech européennes créerait un effet de levier énorme. BPI France distingue trois types de clients à activer : la puissance publique (l'exemple de la région Bretagne, qui achète massivement auprès de son écosystème local, est cité comme vertueux), les grands groupes et ETI (encore trop réticents à intégrer l'innovation française — d'où le programme DAPI d'aide aux achats innovants), et les citoyens (préférence pour des solutions françaises compétitives).
La vraie difficulté : pérenniser l'usine
BPI France note 240 nouveaux sites industriels créés depuis 2022 grâce à France 2030, dont environ 140 usines à l'échelle. Mais « quand on a l'usine, on n'a pas fini » : il faut la faire tourner, décrocher les contrats couvrant les coûts fixes et traverser deux ans de ramp-up — une entreprise tenant rarement son business plan. Le vrai défi n'est plus de construire des usines (on sait le faire), mais de les pérenniser, ce qui exige l'engagement de tous, pas seulement des actionnaires ou de l'État.
Culture, souveraineté et recommandations
L'acculturation industrie-finance
Tous convergent : le financement n'est pas qu'une question d'argent, mais aussi de culture. La culture d'innovation et la prise de risque « ne se décrètent pas » : elles se nourrissent d'exemples (Alice&Bob dans le quantique, Fairmat dans les matériaux composites sont cités). Il faut que les deux mondes se parlent : que les grands groupes expriment de vrais besoins, que les entrepreneurs comprennent les arbitrages internes (financiers, compliance, achats), et qu'un dialogue s'établisse jusqu'aux laboratoires de recherche pour aider les financiers à juger le caractère innovant d'un projet. Un avertissement partagé : se méfier du PoC qui « n'engage que ceux qui l'écoutent » et ne mène pas à l'échelle.
Souveraineté défensive et offensive
La souveraineté, entendue comme le maintien d'emplois et d'entreprises sur le territoire, fait consensus. France Digitale rappelle l'enjeu de résilience de la chaîne de valeur (« si un acteur américain coupe l'accès au cloud… ») : non pas tout basculer sur des solutions françaises, mais avoir cette réflexion sur les sujets stratégiques. BPI France distingue deux volets : une souveraineté défensive (barrières, protection, où l'Europe doit aider) et une souveraineté offensive — créer des acteurs robustes offrant des alternatives aux solutions chinoises et américaines, à l'image de Mistral dans l'IA.
Le risque à cinq ans
Que se passe-t-il si les lignes ne bougent pas assez vite ? Les intervenants pointent un risque de décrochage dans la compétition mondiale, de dépendance technologique et d'assèchement du financement de l'amorçage. Mais tous restent combatifs : marché de 450 millions de consommateurs, grandes écoles, groupes mondiaux, énergie décarbonée. Le mot de la fin revient à BPI France : l'industrie est un temps long — « on a mis du temps à désindustrialiser, on mettra du temps à réindustrialiser ». Viser 12 % du PIB industriel à horizon 10 ans supposerait un plan de long terme très constant, sans revirements politiques trop brutaux.
FAQ — Financement de l'innovation et réindustrialisation
Qu'est-ce que la « vallée de la mort » d'une start-up industrielle ? C'est la phase critique entre le développement du projet et la construction de l'usine, qui exige des investissements bien plus lourds et s'inscrit dans un temps industriel de 5 à 7 ans — souvent incompatible avec les horizons attendus par certains investisseurs.
Pourquoi l'amorçage est-il un point de vigilance en France ? Parce que les fonds se concentrent sur les gros tours de table (le « gross »), tandis que les petites levées d'amorçage ralentissent. Cela risque de tarir la source des futurs projets industriels.
Pourquoi dit-on que « le meilleur argent est celui du client » ? Parce qu'au-delà des subventions et des levées, ce sont les contrats qui permettent réellement aux acteurs innovants de grandir. La commande publique (2 500 milliards d'euros par an en Europe) et l'intégration par les grands groupes sont des leviers majeurs encore sous-exploités.
Quelle est la différence entre souveraineté défensive et offensive ? La souveraineté défensive consiste à protéger (barrières, régulation européenne) ; la souveraineté offensive consiste à créer des acteurs robustes offrant des alternatives crédibles aux solutions étrangères, comme Mistral dans l'IA.
Revoir la table ronde en vidéo
Cette table ronde a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité des échanges en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.