Maintenance 4.0 : pourquoi la sécurité reste le grand oublié (et comment y remédier)

Publié le 23 juillet 2026

Maintenance 4.0 : pourquoi la sécurité reste le grand oublié (et comment y remédier)

Interrogez un moteur de recherche ou une IA générative sur la "maintenance 4.0", et vous obtiendrez un discours centré sur la performance, la donnée et la réduction des interruptions de production. Un point manque presque systématiquement : la sécurité. C'est ce constat qui a servi de point de départ à la conférence de Jean-Claude Hippomene, CEO - Expert en digitalisation de maintenance (Nerya), éditeur spécialisé dans la digitalisation des interventions de maintenance, aux côtés d'Édouard Salaté, consultant indépendant, lors du Tech For Industry Show.

Un secteur d'activité aux exigences de sécurité particulièrement élevées

Fondée en 2018, Nerya travaille avec de grands comptes évoluant dans des environnements où les enjeux de sécurité sont maximaux : le stockage de gaz (avec un client représentant environ un quart des réserves de gaz françaises), les réserves stratégiques d'hydrocarbures, des raffineries, l'industrie minière, la défense (l'ensemble des navires de la marine nationale française utiliserait le logiciel selon l'intervenant), la chimie, ou encore le plus grand site nucléaire d'Europe. L'entreprise indique avoir travaillé avec plus de 1 000 entreprises à ce jour.

Une histoire de la maintenance qui a longtemps laissé la sécurité de côté

L'intervenant retrace brièvement l'évolution de la maintenance industrielle : d'abord un mode "pompier", réparer au plus vite sans réelle prise en compte de la sécurité ; puis l'arrivée de la maintenance préventive, qui a naturellement intégré des considérations de sécurité tout en réduisant les coûts et les incidents ; puis la généralisation des logiciels de GMAO. Aujourd'hui, la vague de digitalisation en cours promet davantage de données et de performance — mais la sécurité, selon l'intervenant, reste peu présente dans ces discussions, à tel point que Nerya se positionne comme l'un des rares acteurs à porter ce sujet spécifique lors de ce salon.

L'effet de silo entre GMAO, production et sécurité

Le cœur de la démonstration porte sur un constat de terrain récurrent : même sur des sites dotés de nombreux logiciels, la partie sécurité reste souvent gérée avec des formulaires papier de toutes les couleurs.

La GMAO, bien maîtrisée mais isolée

La GMAO couvre efficacement la préparation des interventions de maintenance : génération d'ordres de travail, capitalisation de l'expérience passée, préparation des pièces, planification, coûts. Ce socle est aujourd'hui bien maîtrisé par de nombreuses entreprises.

La production, tenue à l'écart pour des raisons de cybersécurité

Les systèmes de production sont historiquement isolés des autres outils, notamment par crainte qu'une connexion excessive ne permette, en cas de piratage, de manipuler à distance des équipements sensibles (vannes, etc.) sur des sites de grande envergure. Pourtant, des informations issues de la production restent indispensables à une intervention de maintenance bien préparée : contraintes de planning pour ne pas perturber l'exploitation, modalités de mise à disposition des équipements, état et dangerosité du matériel concerné (une cuve vide ou contenant un produit dangereux, par exemple).

La sécurité, un empilement de documents souvent déconnecté

Plans de prévention, inspections communes préalables, habilitations, analyses de risques, permis de travail, gestion de la coactivité : la charge documentaire liée à la sécurité est importante, et généralement gérée par un logiciel dédié, complètement déconnecté à la fois du système de production et de la GMAO.

Les entreprises extérieures, grandes absentes du digital

Dernier angle mort : en France, environ 80 % des interventions de maintenance sont sous-traitées à des entreprises extérieures. Ce sont pourtant elles qui réalisent le travail sur le terrain et qui détiennent le savoir-faire nécessaire pour bien décrire les opérations à mener — un facteur clé de prévention des incidents. Or, pour des raisons souvent liées à la confidentialité des données, ces entreprises restent largement exclues des outils digitaux et continuent, dans bien des cas, à s'appuyer sur des outils bureautiques classiques.

L'approche de Nerya : encapsuler la GMAO plutôt que la remplacer

Plutôt que de proposer un outil unique et englobant, Nerya construit sa solution autour de trois briques complémentaires venant s'articuler avec la GMAO existante : un module de référence pour le plan de prévention, un module dédié aux arrêts d'unités (un sujet spécifique, souvent mal traité par ailleurs), et son produit central, qui prend en charge le pilotage de toute la phase d'exécution à partir de l'ordre de travail, avant de renvoyer l'information vers la GMAO. Ces outils fonctionnent en mode SaaS multi-tenant, ce qui permet aux entreprises extérieures d'y accéder, mais uniquement aux informations strictement nécessaires à leur intervention, sans impacter le reste du système.

L'intervenant souligne également l'importance de la flexibilité : au-delà de l'entreprise utilisatrice (propriétaire du site), il faut aussi composer avec les entreprises d'ingénierie intervenant ponctuellement sur des projets d'extension ou de modification, avec des façons de travailler parfois très différentes.

Des démonstrations sur des sites industriels réels

Plusieurs démonstrations, réalisées avec l'autorisation de sites clients réels, illustrent concrètement l'approche de Nerya.

Une vision multi-sites et multi-pays

Sur un ensemble de sites de stockage souterrain assimilables à des raffineries, chaque pays ou site conserve sa langue, ses processus et sa réglementation propres, avec une gestion fine de la mobilité des personnels habilités d'un site à l'autre. L'intervenant partage une conviction issue de l'expérience : plutôt qu'une standardisation descendante et uniforme de la sécurité, il est important que les pratiques du terrain remontent et adaptent le système au contexte réel de chaque site, voire de chaque équipe, dans un cadre commun défini au niveau central.

Un tableau de bord temps réel des interventions

Sur un site de stockage de gaz, un tableau de bord affiche 119 interventions en temps réel, codées par couleur selon leur niveau de risque et leur statut (lancées, en pause, non démarrées), avec une vision des entreprises intervenantes, des zones de coactivité et du statut des consignations. Une cartographie interactive (orthophotos ou plans) permet de visualiser précisément où se déroule chaque intervention, avec un zoom pouvant révéler des chevauchements entre zones de sécurité de différentes interventions.

Des "cercles" de sécurité pour détecter la coactivité

Chaque intervention génère une zone de sécurité dont le rayon dépend du type de travail décrit — quelques mètres pour une opération de peinture, plusieurs dizaines de mètres pour une opération de levage, par exemple. Le système détecte automatiquement les chevauchements entre ces zones et alerte en cas de combinaison dangereuse (un soudage à proximité d'un produit inflammable, par exemple).

Le taux d'utilisation, un indicateur de performance concret

Nerya met en avant un indicateur observé chez ses clients : le taux d'utilisation des interventions, c'est-à-dire l'écart entre le nombre d'interventions demandées par les entreprises extérieures (qui ont tendance à en demander davantage que nécessaire pour s'assurer d'avoir du travail) et le nombre réellement réalisé sur le terrain. Un taux autour de 75 % est considéré comme bon ; l'intervenant évoque avoir observé des taux aussi bas que 25 % chez certains clients avant la mise en place d'un tel système — révélateur d'un temps de préparation et de coordination largement gaspillé sur du travail fictif.

La cohérence documentaire, un vrai sujet de sécurité

Un exemple concret illustre un risque fréquent : un permis de travail correctement rempli pour une opération avec nacelle, mais un plan de prévention rédigé séparément (parfois par une personne différente) qui ne mentionne que les risques électriques, sans évoquer l'usage de la nacelle. En cas d'incident et de contrôle, cette incohérence documentaire expose l'entreprise. Le système de Nerya vérifie automatiquement ce type de cohérence — validité des dates, correspondance entre les risques décrits dans les différents documents — sans que l'utilisateur ait à relire chaque document.

Une analyse de risque guidée, sans automatisation totale

Lors de la préparation d'une intervention, l'opérateur de maintenance garde une responsabilité irremplaçable : décrire précisément le travail à réaliser (type de soudure, usage d'une nacelle ou d'une plateforme, etc.). À partir de cette description, le système suggère automatiquement les risques associés et les mesures ou permis requis (permis de fouille, plan de levage, permis feu, etc.), et vérifie la validité des habilitations des intervenants désignés. L'intervenant insiste sur le fait que l'objectif n'est pas de tout automatiser, y compris avec l'IA, mais de conserver la vigilance et le jugement de l'opérateur.

Contextualiser les circuits de validation selon la criticité réelle

Un exemple de gain de performance est partagé : une usine passée de 8 à 70 salariés en deux ans a vu son équipe sécurité débordée, chaque demande — même mineure — nécessitant le même nombre de signatures qu'une opération critique. La solution a consisté à identifier précisément les types de travaux nécessitant réellement une revue sécurité (espace confiné, levage, etc.), pour concentrer l'attention des experts sécurité là où elle apporte le plus de valeur.

Intégrer les contraintes de production, avec l'exemple du métro de Rennes

Sur le métro automatique de Rennes, cité comme exemple, certaines périodes ou zones doivent être protégées de toute intervention de maintenance en raison de contraintes d'exploitation (affluence, événements). Le système permet de saisir ces contraintes en amont, avec la possibilité de distinguer un blocage strict d'un simple avertissement, et des exceptions pour les interventions urgentes — évitant qu'un préparateur découvre trop tard qu'une intervention planifiée sera refusée.

Unifier la consignation multi-énergies

La consignation (équivalent industriel de la coupure de courant avec cadenas pour éviter toute remise en route accidentelle) est traditionnellement gérée de façon cloisonnée par type d'énergie (électrique, mécanique), avec des formulaires et des signataires différents. Nerya propose un dossier de consignation unique regroupant l'ensemble des énergies concernées par une intervention donnée, avec un suivi de progression en temps réel via des terminaux digitaux — permettant notamment aux équipes de production de savoir immédiatement quand un équipement redevient disponible, plutôt que d'attendre le retour d'une ronde physique.

Ce qu'il faut retenir

Cette conférence illustre un enjeu souvent sous-estimé de la transformation digitale industrielle : la sécurité ne peut pas rester le parent pauvre de la maintenance 4.0. En reliant GMAO, production et sécurité — sans oublier les entreprises extérieures qui réalisent la majorité des interventions — Nerya montre qu'il est possible de gagner à la fois en sécurité et en performance opérationnelle, avec des gains concrets comme la réduction du temps de réunion de coordination ou l'amélioration du taux d'utilisation des interventions.

Retrouvez l'intégralité de cette conférence, ainsi que les autres replays du Tech For Industry Show, sur notre page dédiée.

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