Souveraineté numérique : l'approche de Dassault Aviation

Publié le 21 juillet 2026

Souveraineté numérique : l'approche pragmatique de Dassault Aviation, par les risques

Seul acteur européen des avions d'affaires face aux leaders nord-américains, et pilier de la défense nationale, Dassault Aviation vit la souveraineté « dans ses gènes ». Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), Laurent Bendavid, son dirigeant Digital a livré une keynote sans langue de bois sur la souveraineté numérique — un terme qu'il aborde avec méthode plutôt qu'avec du « buzz ».

Souveraineté numérique : une définition, deux exigences

La souveraineté est d'abord une affaire d'État, rappelle l'intervenant — et pour l'Europe, l'exercice reste compliqué, chaque nation exerçant sa propre souveraineté. Transposée à l'entreprise, elle se résume à deux exigences : ne pas dépendre de lois extraterritoriales dans sa façon de faire du numérique, et rester résilient — continuer à fonctionner « même si demain la France est en guerre ». Pour un industriel de la défense dont les avions doivent tenir jusqu'à 70 ans (les Mirage 2000 livrés à l'Ukraine en témoignent), assurer la pérennité de ses missions et protéger sa propriété intellectuelle est vital : « on perd ça, on est foutu ».

La menace cyber, réalité quotidienne

Les chiffres posent le décor : 54 000 incidents de cybersécurité en France au 1er trimestre 2026, la France se classant deuxième nation en conséquences de fuites de données. Dassault Aviation surveille sa supply chain et y observe en moyenne deux attaques par semaine, plus ou moins graves — chaque alerte mobilisant les équipes cyber internes pour en évaluer l'impact. La protection contre les lois extraterritoriales rejoint ici l'enjeu de propriété intellectuelle : ne pas se faire voler son savoir-faire, cœur de la survie de l'entreprise.

Le cloud : une analyse lucide par les risques

Fidèle à une approche par les risques plutôt qu'idéologique, l'intervenant reconnaît que le cloud apporte un accès plus rapide à l'innovation, et estime le risque cyber « à peu près équivalent » à celui d'une infrastructure interne bien protégée. Mais il pointe des risques propres au cloud :

Kill switch, audit, réversibilité

Le risque le plus préoccupant est le kill switch — l'interruption de service, déjà avérée (Microsoft l'a appliquée sous injonction américaine pour certaines personnalités). S'y ajoutent l'impossibilité d'auditer les data centers des grands fournisseurs (« interdit »), la question de la réversibilité (coût et faisabilité de sortie, frais d'egress très supérieurs aux frais d'entrée) et les formats de données peu interopérables — une dépendance technologique valable aussi on-premise.

La fin des licences perpétuelles

Le temps où l'on figeait un logiciel sans le mettre à jour est révolu : les patchs de sécurité imposent de rester « accroché » à l'éditeur — donc exposé aux hausses tarifaires. L'intervenant y voit une opportunité pour les start-up françaises, à condition qu'elles ne cherchent pas « à assommer » leurs clients, dans une période de recherche d'alternatives où « les sociétés américaines nous testent sur la ligne rouge » de la tarification.

SecNumCloud, « Bleu » et le surcoût de la confiance

L'ANSSI « fait un super boulot » et le référentiel SecNumCloud offre un socle solide. Mais le cloud de confiance coûte 15 à 30 % plus cher, ce qui pose la question du prix de la souveraineté. Pour le domaine militaire (données classifiées sans hébergement cloud officiel), l'on-premise reste obligatoire.

Agir : des champions européens, sans sacrifier la performance

L'intervenant plaide, y compris par du lobbying européen, pour des champions européens du numérique, en regrettant les signaux contradictoires envoyés aux petits éditeurs. Deux convictions fortes : l'industrie 4.0 est une opportunité locale (la latence impose la proximité — « la vitesse de la lumière restera un avantage au local ») ; mais la souveraineté ne doit jamais justifier d'acheter des solutions non performantes — « je ne vais pas payer quatre fois plus cher un truc qui marche moins bien ». Sinon, « il va y avoir des déceptions ».

Sécuriser l'écosystème : Boost Aerospace, AirCyber, AirSupply

Pour éviter que chaque donneur d'ordre (Airbus, Safran, Thales, Dassault) demande « presque la même chose mais pas pareil » à ses fournisseurs, la filière a créé Boost Aerospace, avec des services mutualisés : AirCyber (sensibilisation et protection cyber de la supply chain, relancé via un programme « cyber boost » au niveau du GIFAS) et AirSupply (connexion de la chaîne de sous-traitance pour commandes, offres et livraisons). Objectif : simplifier la vie des PME et gérer les dépendances avec l'assurance des grands donneurs d'ordre.

Collaboration augmentée et IA : le défi de la propriété intellectuelle

Le grand défi reste la collaboration sécurisée entre industriels. Anecdote parlante : sur le programme SCAF, un État européen devait manier les clés de chaque industriel pour se promener dans des espaces « à moitié communs » — d'où le programme Aérosec, un « France Connect de la défense » à l'échelle européenne, encore sans démonstrateur.

Une IA maîtrisée pour ne pas « faire fuir » le savoir-faire

Dassault Aviation a remonté sa propre stack IA (l'inférence « tient le choc », l'apprentissage à l'échelle reste hors de portée). La vigilance porte sur les data platforms qui invitent à « venir avec ses cas d'usage » sans dire comment le savoir-faire sera exploité : le risque que la propriété intellectuelle « disparaisse dans des modèles d'IA ». Les équipes utilisent des outils avancés (dont Claude Code) uniquement sur des données non confidentielles, pour monter en compétence sans prendre de risque. Côté modèles européens, l'intervenant cite Mistral (« quasiment les seuls à savoir faire de l'apprentissage à l'échelle ») et les annonces d'OVHcloud.

L'exemple « Bleu » : le pragmatisme en action

Illustration concrète : parce que ses équipes travaillant sur le Falcon doivent collaborer avec des fournisseurs américains (Honeywell, Rolls-Royce, Collins), Dassault Aviation a besoin d'outils performants. Faute de champion européen équivalent, l'entreprise a migré son écosystème Microsoft (jusque-là on-premise) vers Bleu, protégé par le SecNumCloud (donc à l'abri des lois extraterritoriales) : « mes risques ne sont ni mieux ni moins bien qu'avant, mais j'accède aux dernières technologies ». D'où deux solutions distinctes — une pour le monde civil, une pour le militaire.

FAQ — Souveraineté numérique dans l'industrie

Qu'est-ce que la souveraineté numérique pour une entreprise ? Selon Dassault Aviation, elle se résume à deux exigences : ne pas dépendre de lois extraterritoriales dans son usage du numérique, et rester résilient (continuer à fonctionner même en temps de conflit), ce qui suppose de maîtriser ses dépendances.

Quels sont les principaux risques du cloud ? Le kill switch (interruption de service sur injonction étrangère), l'impossibilité d'auditer les data centers, la réversibilité (coûts et frais d'egress pour sortir) et les hausses tarifaires liées à la dépendance technologique.

Qu'est-ce que le SecNumCloud ? C'est le référentiel de l'ANSSI qualifiant les offres de cloud de confiance. Il offre un socle de protection solide, mais avec un surcoût de l'ordre de 15 à 30 % par rapport à un cloud classique.

La souveraineté justifie-t-elle d'acheter des solutions moins performantes ? Non, selon l'intervenant : la souveraineté ne doit pas conduire à sacrifier l'ergonomie, la qualité ou la compétitivité, au risque de générer des déceptions. Il faut des champions européens réellement performants.

Revoir la keynote en vidéo

Cette conférence a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité de la keynote en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.

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