PLM dans l'agroalimentaire et les spiritueux : la donnée produit, socle de l'IA et de la compétitivité
Longtemps considéré comme le « parent pauvre » de la transformation digitale face à l'ERP, le PLM (Product Lifecycle Management) s'impose comme le socle de la donnée produit — et le prérequis de toute IA fiable en R&D. Au Tech For Industry Show, cinq expertes et experts ont croisé leurs retours d'expérience : Emily Lara Rosales, Global R&D PMO & PLM Director (Pernod Ricard), Laure Burtin, DDAI Strategic Office Director Data, Digital & AI (Danone), Sarah Stocco, Principal PLM Solution Consultant (Infor), Hélène Boileau, Senior CPG PLM Consultant (Accenture) et Frédéric Russo, SVP, General Manager Central & Southern Europe (Infor).
Time to market : toujours important, plus suffisant
Les vrais critères engageants : right first time et license to operate
Tout projet digital promet un meilleur time to market — ce n'est donc plus un critère différenciant pour lancer un programme PLM. Les critères engageants : faire juste du premier coup (right first time) et sécuriser sa license to operate, avec à la clé du cost avoidance significatif et de l'efficacité entre équipes. Second enjeu : la donnée, accélérateur potentiel de l'IA — c'est là que la vraie accélération se joue.
Chez Pernod Ricard : des vitesses d'innovation très différentes
Deuxième acteur mondial des vins et spiritueux, Pernod Ricard gère un grand écart permanent : des spiritueux maturés dont le développement peut prendre des dizaines d'années, et des produits formulés non maturés au time to market de quelques mois. Avec un marché qui se recompose — barrières à l'entrée en baisse, frontières floues entre spiritueux, soft drinks et food — ceux qui s'en sortiront sont ceux qui partiront du consommateur, de ses besoins et de ses occasions, au-delà de la vue industrielle classique.
Le PLM, système nerveux central de la donnée produit
Ni un outil de plus, ni le petit frère de l'ERP
Le PLM centralise l'ensemble des informations et processus liés au produit, de la conception au retrait des rayons : recettes, formulations, packaging, nomenclatures, spécifications. Il ne remplace pas l'ERP — il fiabilise l'exécution dans l'ERP. Sarah Stocco (Infor) pousse l'image plus loin : le PLM n'est pas le petit frère de l'ERP mais « le père ou la mère de famille de la donnée produit ». Si l'amont n'est pas fiable, l'aval ne fait qu'hériter du manque de fiabilité — et intégrer tôt le design to cost et le design to sustainability transforme une contrainte subie en levier de conception.
Les leviers de valeur : donnée unique… et expérience employé
Au-delà de la source de données unique, fiable et centralisée, un levier souvent oublié : le levier RH. Quand la donnée est fragmentée entre systèmes R&D, qualité, SharePoint, Excel et ERP, les équipes s'épuisent à contrôler, rechercher, ressaisir — jusqu'à la frustration, voire au départ. Le PLM libère du temps pour le cœur de métier : développer des produits. S'ajoutent l'évitement des reworks et des erreurs coûteuses (étiquetages nutritionnels erronés) pour des lancements sereins, dans les temps et conformes — sans négliger, dans le business case, la valeur non chiffrée.
Passer de l'idée au projet : les déclencheurs
Pernod Ricard : globalisation de la R&D, agilité, transformation ERP
Identifié depuis 4-5 ans et remonté par le terrain, le besoin a trouvé ses déclencheurs : la globalisation de la fonction R&D — d'une vingtaine d'équipes à géométrie variable vers une fonction globale qui partage connaissance, projets et données validées, ouvrant le reuse et le platforming ; l'enjeu d'agilité face aux coûts des matières premières et de l'énergie, aux tarifs américains et à une réglementation devenue levier de guerre économique — avec des spécifications structurées permettant de passer d'un site à l'autre ; et la transformation ERP/master data en cours, qui exige une donnée d'input structurée en amont.
Danone : sponsorship, intégration, storytelling — et Cybèle à la table de Thémis
Trois ans après le lancement, trois facteurs clés : un sponsorship au plus haut niveau (« sinon on ne démarre pas ») ; l'engagement des fonctions — ce n'est pas un projet de la R&D dans son coin, et rien n'engage mieux que de démontrer vite la valeur sur deux points d'intégration ; et le positionnement du PLM comme pièce maîtresse du design to delivery, jusque dans le storytelling. L'anecdote : chez Danone, le projet s'appelle Cybèle — équivalent de Rhéa, déesse de la création, membre des douze Titans — assise à la table de Thémis… le nom de l'ERP maison. « On ne descendra pas plus bas dans la hiérarchie. » Dernier conseil : couper l'éléphant — l'intégration des nomenclatures a démarré sur une usine, puis dix, avant d'envisager les 200.
L'humain au centre : la transformation avant l'outil
Un projet de processus, pas un projet IT
Chez Pernod Ricard — « créateurs de convivialité », groupe construit par acquisitions successives où chaque entité a développé sa propre culture — la transformation PLM est d'abord une transformation de processus, accompagnée d'une solution digitale, et non l'inverse. Face à des populations R&D à faible turnover, travaillant parfois dans leur langue natale et sur Excel, l'annonce d'un outil mondial avec IA peut générer de l'anxiété : il faut co-construire le bénéfice avec elles, pas l'imposer top-down. Et le leader de programme doit être patient et résilient — des années peuvent s'écouler avant le déclenchement, et ce n'est que le début.
Ambassadeurs, plateau projet et nom choisi ensemble
Les facteurs clés de réussite côté conduite du changement : cartographier les parties prenantes au plus tôt (les résistances ne sont pas toujours où on les attend, et le meilleur sponsor n'est pas forcément le plus haut placé — mais celui qui croit vraiment au projet) ; construire un réseau d'ambassadeurs — des relais de confiance sur le terrain, pas de simples formateurs ; et créer le collectif : un projet PLM est cross-fonctionnel (R&D, marketing, qualité, supply chain, regulatory), idéalement porté par un plateau projet physique ou virtuel où business et IT parlent le même langage. Jusqu'au choix collectif du nom de projet — premier pas de l'appropriation.
Embarquer les opérationnels par la donnée… et l'IA
Mettre en place un PLM, c'est « remettre l'église au milieu du village » : poser les sources of truth, l'accountability de la donnée — et pour une fonction, être maître de sa donnée, « c'est exister dans l'entreprise ». Bonne nouvelle : grâce à l'IA, les opérationnels ont compris l'intérêt de maintenir la donnée — il y a dix ans, « pourquoi je le ferais ? ». Reste à les aider à franchir le cap : supprimer la saisie manuelle des spécifications ingrédients et packaging, via portail fournisseurs ou semi-automatisation.
IA, agents et process mining : l'étage d'après
L'IA d'abord pour soulager des tâches à faible valeur ajoutée — rechercher une information, synthétiser un document, extraire de la donnée — car ces frictions frustrent au quotidien. Puis l'IA agentique : dialoguer avec des agents et déléguer — identifier pourquoi un workflow est bloqué et proposer des actions, ou pré-simuler un changement d'ingrédient et son impact sur la formule et le produit fini. Et le process mining appliqué au NPDI : analyser où le temps se perd et où les boucles se créent — un écart au standard n'étant pas toujours une erreur, parfois une pratique terrain à intégrer au catalogue de processus. Le renversement de fond, selon Sarah Stocco : « pendant longtemps, on a demandé aux utilisateurs de s'adapter à la solution ; maintenant, c'est la solution qui doit s'adapter aux utilisateurs » — parler le langage de l'industrie, et désormais celui des utilisateurs. Avec un garde-fou partagé par toutes : si la donnée amont est fragile, l'IA ne fait qu'amplifier cette fragilité — et donne une dangereuse fausse impression de maîtrise.
Les conseils de clôture
La data d'abord (où est-elle, qui en est responsable, à quoi sert-elle), les process ensuite, l'outil seulement après — et les people en transversal, du début à la fin. Le PLM comme levier de différenciation, quand toutes les entreprises ont déjà un ERP. Une opportunité pour que les fonctions se parlent et progressent ensemble. Et pour ceux qui démarrent : cartographier où la complexité génère de la valeur — et où elle n'en génère pas. C'est là que se trouvent les vrais pain points, point de départ propre à chaque entreprise.
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