Cloud souverain : Thales, SAP et S3NS montrent la voie

Publié le 21 juillet 2026

Cloud souverain : comment Thales, SAP et S3NS transforment l'industrie sans compromis sur les données

Comment concilier innovation, performance opérationnelle et protection des données les plus sensibles ? Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), trois acteurs d'un partenariat annoncé le 27 avril 2026 ont partagé un retour d'expérience concret : Rodolphe Parisot (CDO de Thales), Olivier Nollent (SAP) et Cyprien Falque (S3NS — coentreprise Thales × Google Cloud). Un cas d'usage rare : la migration de processus critiques vers un cloud souverain qualifié SecNumCloud.

Pourquoi Thales lance une transformation numérique majeure

Thales, entreprise typique de l'aérospatial et de la défense (conception en engineering to order, sur spécification client), a lancé un programme de transformation reposant sur trois déclencheurs.

Trois déclencheurs : cadence, obsolescence, engagement

D'abord un ramp-up sans précédent : des volumes à produire jamais atteints, imposant de franchir plusieurs échelons de performance opérationnelle (volumes, délais, qualité). Ensuite l'obsolescence : chaque business line a quasiment son propre ERP, la plupart sur SAP ECC, une version amenée à disparaître — un besoin de changement technologique doublé d'une opportunité. Enfin une dimension sociodynamique : les enquêtes d'engagement pointent des processus trop complexes, insuffisamment harmonisés et outillés, freins à l'engagement et à la performance que les salariés eux-mêmes demandent de traiter.

Pourquoi le choix du cloud — et du cloud souverain

La question, souligne Thales, en contient deux : le cloud, puis le souverain.

Le cloud : performance, roadmaps éditeurs, capacités data/IA

Le cloud apporte performance (cloud computing, redondances, disaster recovery), accès aux roadmaps les plus dynamiques des éditeurs — qui concentrent désormais l'innovation sur le cloud — et aux capacités data, analytique et IA des hyperscalers. Pour un projet migrant de nombreux ERP vers une solution harmonisée, deux chemins existent : le brownfield (reproduire l'existant avec ses customisations) ou le greenfield (penser processus cibles, sans partir des solutions techniques existantes). Thales a choisi le greenfield, donc la standardisation et le fit-to-standard (SaaS, sans customisation, pour suivre les roadmaps éditeurs) — un choix aux fortes conséquences de gouvernance et de culture, où SAP sert de locomotive pour tout l'écosystème applicatif (PLM, CRM, gestion de projets, MES).

Le souverain : protéger des données intrinsèquement sensibles

Les données de Thales relèvent de la propriété intellectuelle et d'une sensibilité intrinsèque : même de simples données d'articles de supply chain peuvent renseigner sur des volumes de production ou des capacités. Elles doivent donc être hébergées dans un cloud SecNumCloud certifié. Sur ce créneau, l'offre S3NS présente selon Thales une dynamique très forte — un choix « no brainer » pour tirer l'écosystème applicatif vers le cloud souverain.

SAP : pourquoi le virage souverain était nécessaire

SAP, au cœur des processus critiques mondiaux, poursuit depuis six ans une stratégie cloud (agilité, capacité d'innovation). Quatre facteurs ont imposé la priorité souveraine : accompagner des clients comme Thales qui ne pouvaient migrer sans une infrastructure conforme ; le contexte géopolitique (illustré par l'arrêt rapide de la diffusion d'une technologie américaine) ; le renforcement réglementaire (RGPD, etc.) ; et la vague IA, qui rend le cloud indispensable. SAP a fait de la souveraineté — que certains clients appellent « autonomie » — une priorité stratégique, avec un plan d'investissement de 20 milliards annoncé fin 2025, décliné aussi en Australie et aux États-Unis. Le choix de S3NS s'est imposé pour trois raisons : sa maturité (déjà certifié SecNumCloud), la caution d'une entreprise de cybersécurité et de défense (Thales), et le fait que Thales soit à la fois actionnaire et client.

S3NS : le modèle du cloud de confiance

Cyprien retrace la genèse de S3NS. Constat de départ, il y a cinq ans, partagé avec Google : le cloud devient le socle indispensable de la transformation, mais les trois leaders technologiques (AWS, Microsoft, Google) sont américains et sans équivalent européen. Les entreprises ont adopté ces solutions sur leurs périmètres non sensibles (souvent en multicloud), mais sont restées réticentes à y mettre leurs données sensibles, par crainte des lois extraterritoriales. La France ayant défini tôt le cadre SecNumCloud, S3NS a été créé pour offrir la même technologie Google, sans compromis, avec cette qualification.

Google, simple fournisseur technologique

Le modèle est exigeant : Google devient un simple fournisseur technologique, tandis que S3NS sécurise, opère, commercialise et supporte la solution. Trois data centers dédiés en France, sécurisés physiquement, avec audit permanent du code source ; le client n'a plus d'interface contractuelle avec Google, qui n'a plus la main sur les opérations. La qualification SecNumCloud — la plus exigeante de l'ANSSI, avec 1 200 points de contrôle — a été obtenue en décembre. S3NS compte aujourd'hui une centaine de clients et observe un marché en nette accélération sur les périmètres jugés sensibles.

Le cas d'usage Thales : comment ça se traduit opérationnellement

Concrètement, Thales migre déjà son MES (non-SAP) vers S3NS, avec un premier jalon à mi-2026 jugé « challengeant ». La méthode : examiner processus par processus, besoin fonctionnel par besoin fonctionnel, comment outiller demain la solution — en privilégiant la stack SAP (cœur, extensions, solutions partenaires), par exemple SAP IBP pour le S&OP et la supply chain intégrée. Le tout appliqué à chaque grand corps de processus : engineering et gestion de configuration, supply chain, achats, finance, manufacturing, service.

La continuité digitale, enjeu clé

Historiquement, PLM et ancien ERP échangeaient par batch nocturne — source de limitations. Thales enrichit fortement les objets partagés et vise des intégrations temps réel / événementielles, que seules les solutions cloud rendent possibles.

L'enjeu : devenir une référence sur le « comment on fabrique »

L'analogie du projet : personne ne sait que la voiture la plus vendue de tous les temps est la Toyota Corolla, parce que Toyota est d'abord synonyme de système de production et d'amélioration continue. Thales, très fort sur ses produits, veut devenir une référence de l'aérospatial et de la défense sur le comment on fabrique. D'où un pilotage par la valeur (productivité, débit attendu par le marché) : chaque choix (IBP, continuité digitale) est dicté par le niveau de performance à atteindre et prépare les fondamentaux de l'analytique, de l'IA et de l'agentique.

Le cloud souverain, réservé aux secteurs régulés ?

Pensé d'abord pour les secteurs régulés (défense, nucléaire…), le cloud souverain intéresse désormais des entreprises sans contrainte réglementaire. Le mot-clé devient l'autonomie : que se passe-t-il si un pays peut retirer l'accès à une technologie (le fameux kill switch) ? SAP, éditeur européen derrière des processus critiques, met en avant une full stack européenne, donc souveraine. S3NS cite des clients variés : Thales (premier client), EDF, la Commission européenne, des mutuelles (MGEN, Matmut, Macif), mais aussi le Club Med (protection des données personnelles clients) et des retailers — pour qui la localisation des données en Europe conditionne l'acceptation de l'IA. Une précision structurante : S3NS est une filiale entièrement contrôlée par Thales, entreprise française, ce qui renforce les garanties.

Disponibilité, IA et souveraineté de bout en bout

S3NS est déjà en disponibilité générale et qualifié ; la roadmap SAP s'échelonne de début 2027 à 2028, avec le cœur S/4 disponible début 2027. À 3-5 ans, S3NS vise l'équivalence de services avec Google Cloud et l'intégration de l'IA. Le sujet suivant est la souveraineté de bout en bout : intégrer les éditeurs partenaires (PLM PTC…) et, pour l'IA, s'appuyer sur une brique européenne comme Mistral. S3NS prévoit aussi de porter des services managés GCP dans son infrastructure et dispose d'un framework de gestion des données industrielles (IoT, machine) — données non structurées, traitées via sémantique et ontologie — pour la maintenance prédictive et l'optimisation de production, en lien avec la migration du MES de Thales dès 2026.

Souveraineté ≠ isolement

Citant le ministre allemand du Digital à VivaTech, les intervenants concluent : la souveraineté n'induit pas l'isolement, elle offre la liberté de choisir — éviter la rigidité du protectionnisme tout en laissant les entreprises innover. Le vrai enjeu, souligne S3NS, est de ne pas contraindre les entreprises à arbitrer entre compétitivité/innovation et souveraineté/protection des données : plus on tarde, plus le fossé se creuse.

Expansion européenne : la question franco-allemande

S3NS est aujourd'hui une région à trois data centers en France, accessible depuis toute l'Europe (sous réserve de latence). L'extension en Allemagne, annoncée récemment, répond à un réel besoin du marché allemand et, surtout, augmente la résilience : une seconde région permet la redondance en cas de défaillance des trois data centers français, évitant tout basculement vers le cloud public qui ferait perdre la valeur de souveraineté.

FAQ — Cloud souverain

Qu'est-ce que le cloud souverain ? C'est un cloud garantissant que les données sensibles restent protégées des lois extraterritoriales et localisées dans un cadre national ou européen. En France, le référentiel de référence est SecNumCloud, la qualification la plus exigeante de l'ANSSI (1 200 points de contrôle).

Qu'est-ce que S3NS ? S3NS est une coentreprise entièrement contrôlée par Thales, qui opère la technologie Google Cloud dans des data centers dédiés en France sous qualification SecNumCloud. Google y devient un simple fournisseur technologique, sans main sur les opérations.

Le cloud souverain est-il réservé à la défense ? Non : pensé d'abord pour les secteurs régulés (défense, nucléaire, finance, santé), il intéresse désormais tous les secteurs, sous l'angle de l'autonomie et de la protection des données — de EDF au Club Med, en passant par des retailers adoptant l'IA.

Faut-il tout migrer vers un cloud souverain ? Non : les entreprises ne mettent pas tout leur périmètre IT sur un cloud souverain, mais seulement les données et processus qu'elles jugent sensibles ou critiques.

Revoir la table ronde en vidéo

Cette table ronde a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité des échanges en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.

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