Industrie française durable : les leviers d'accélération

Publié le 21 juillet 2026

Industrie française durable : les leviers d'accélération selon Veolia, RTE, ENGIE et l'École Polytechnique

Durabilité face à l'instabilité du monde, à l'environnement et à la disruption technologique : le sujet est vaste, et volontairement. Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), une table ronde animée par Chantal Jouanno (Accenture) a réuni Jean-François Nogrette (Veolia), Regis Boigegrain (RTE), Florence Colombo Fouquet (ENGIE), Laurent Debrue (Verkor) et Gregory Corcos (École Polytechnique) pour confronter l'ambition d'une industrie durable à la difficulté d'en tracer la feuille de route — là où compétitivité, souveraineté, environnement et performance technologique peuvent se contredire.

Veolia : la « mine urbaine », l'eau et le savoir-faire

Jean-François Nogrette propose de parler de souveraineté non par les ressources qui manquent, mais par celles que l'on a déjà et que l'on « invisibilise ».

Le paradoxe français du recyclage

La France, à faible croissance, dispose dans sa « mine urbaine » d'environ 50 % de ses besoins en matériaux. Paradoxe : elle est le premier pays européen qui trie… et exporte ses déchets triés — 80 % du nickel, 70 % du cuivre, 45 % du bois déchet. Une logique environnementale et de réduction de coûts, mais pas une vision de la ressource, contrairement à la Chine qui, jusqu'en 2018, importait 75 % des plastiques triés d'Europe avant de développer sa propre pétrochimie. Enjeu montant : les batteries en fin de vie, qui passeront de quelques milliers de tonnes aujourd'hui à plus d'un million de tonnes en 2035 (cobalt, nickel, lithium, cuivre). Veolia a ouvert la première usine d'hydrométallurgie de batteries d'Europe — mais la métallurgie part encore en Asie, d'où l'enjeu de structurer la filière.

L'eau, ressource invisible dans les comptes

Personne ne connaît vraiment sa dépense en eau, alors qu'il en faut partout (énergie, agroalimentaire…). Quand on investit pour 20-30 ans, « le climat changera plus vite que l'usine ». Illustration : un litre de soda consommait 5 à 8 L d'eau ; le savoir-faire permet de descendre à 1,5 L. Une compétitivité de demain à s'approprier usine par usine.

Transmettre le savoir-faire des anciens

Chez Veolia (45 000 salariés en France, réparties en petites agences), 30 % des salariés ont plus de 50 ans. Perdre deux ou trois départs sur une agence de 40 personnes fait chuter la productivité. D'où un bilan de santé approfondi pour les 9 000 salariés de plus de 55 ans (unités mobiles), et une expérimentation : filmer les gestes des anciens avant leur départ pour capitaliser le savoir-faire avec l'aide de l'IA.

RTE : électrifier, raccorder, différencier

Régis Boiserin rappelle la mission de RTE : accompagner la décarbonation par l'électrification. La France est dépendante à 60 % d'énergies fossiles importées, mais 95 % de sa production électrique est déjà décarbonée — un atout de souveraineté. Traduction concrète : 8 milliards d'euros d'investissement d'ici 2030.

Du « premier arrivé » au « premier prêt »

L'enjeu de compétitivité n'est pas tant le prix de l'électricité (encadré par des contrats pour différence et des PPA) que les délais de raccordement, sur lesquels la France est challengée mondialement. RTE fait face à 33 GW de demande de raccordement — près de trois fois la capacité industrielle actuelle. La logique « premier arrivé, premier servi » engorge des projets peu matures ; RTE bascule vers un « premier prêt, premier servi » fondé sur des jalons objectifs (foncier sécurisé, tour de table financier, autorisations, décision d'investissement).

Zones de décarbonation et fast tracks data centers

RTE anticipe des investissements dans trois grandes zones industrialo-portuaires (Le Havre, Dunkerque, Fos) et a créé des fast tracks pour les data centers — sites de moins de 10 km de ligne (pas de débat public), avec foncier, eau et backbone télécom. Une dizaine de sites identifiés, certains dépassant le gigawatt. Illustration : SoftBank a annoncé, dans le cadre de Choose France, plus de 15 milliards d'euros pour sécuriser 2 GW de capacité de calcul en France. Côté durabilité : filières béton bas carbone, recyclage acier/aluminium/cuivre (partenariat Nexans pour >30 % de recyclé sur les câbles aluminium), et remplacement du gaz isolant SF6 (très émissif) via un partenariat avec General Electric.

ENGIE : la durabilité comme optimisation de trois notions

Pour Florence Colombo Fouet, une industrie énergétique n'est durable que si elle optimise un triptyque : décarbonation, sécurité des approvisionnements et compétitivité. Ce triptyque, déjà à la base des choix énergétiques il y a vingt ans, a été réduit dans les années 2010 au seul enjeu climatique — d'où un rejet récent (l'exemple de la CSRD). Autres messages : un secteur énergétique durable est un secteur qui sait investir (horizons de 30 à 60 ans), ce qui exige un cadre réglementaire stable ; et une optimisation de toutes les sources décarbonées — le biométhane passe de 16 TWh à ~45 TWh visés en 2030 en France, une énergie souveraine issue des déchets agricoles et des eaux usées.

La bataille de l'IA et des data centers

L'Europe a « perdu » sur les panneaux solaires, batteries et éoliennes (la Chine installe 800 GW/an), mais « pas encore sur l'IA ». Deux leviers énergétiques : attirer les data centers grâce à l'énergie décarbonée (bataille du raccordement) et leur proposer des PPA. Message clé : contrairement à une idée reçue, un data center peut être alimenté en renouvelable — 600 MW de solaire + batteries en 18 mois, seul rythme comparable à celui des data centers — sans turbine à gaz obligatoire.

Ce que la tech apporte à l'énergie

Usines de panneaux solaires entièrement robotisées (un panneau toutes les 7 secondes) ; énergies renouvelables désormais pilotables à distance et couplées à des batteries via l'IA ; modélisation climatique fine (zooms 2 km × 2 km des scénarios du GIEC) pour concevoir des installations résilientes ; et matching 24/7 entre production renouvelable et consommation des gros clients — jusqu'à 85 % aujourd'hui, avec l'objectif de tendre vers 100 %.

École Polytechnique : décarbonation et politique industrielle sont indissociables

Grégory Corcos défend une thèse : atteindre la neutralité carbone suppose de transformer l'appareil productif (acier, ciment, chimie, transports), et le seul prix du carbone n'y suffit pas. Il faut une politique industrielle pour corriger les défaillances de marché.

Innovation, externalités, dépendances

Selon l'Agence Internationale de l'Énergie, 50 % des technologies permettant d'atteindre net zéro en 2050 sont encore émergentes (hydrogène vert, biométhanisation, matériaux biosourcés) — le marché n'en produira pas assez seul. S'y ajoutent des externalités le long des chaînes de valeur (la décarbonation amont encourage l'aval) et des problèmes de coordination (bornes de recharge). Surtout, des dépendances stratégiques : pour les panneaux solaires, batteries, aimants permanents, terres rares, cobalt, lithium, l'indice de concentration pointe souvent vers un seul pays fournisseur asiatique.

Vers une préférence européenne

Face à Made in China 2025 et à l'Inflation Reduction Act américain, l'Europe a bâti depuis 2019 le Green Deal et le Net Zero Industry Act (objectif : 40 % des technologies net zéro produites en Europe d'ici 2030). L'Industrial Accelerator Act, en discussion au Parlement européen, rapprocherait la politique industrielle verte et celle des secteurs polluants en aval, avec une notion clé : le secteur stratégique dépendant (plus de 50 % de l'offre venant d'un seul pays étranger), ouvrant droit à des préférences dans la commande publique (« made in EU ») et à des conditions sur les investissements étrangers.

Adaptation au changement climatique : le sujet le plus difficile

En réponse à une question de la salle, ENGIE souligne que l'adaptation est plus complexe que l'atténuation : elle est locale, pas globale. Trois piliers : investir dans la science climat (scénarios GIEC internalisés, partenariat avec l'IPSL, zooms locaux) ; concevoir les nouveaux actifs « by design » pour résister aux événements extrêmes ; et, pour les actifs existants (parfois vieux de 20-30 ans), arbitrer entre trois options — accepter le risque (et savoir remettre l'actif en service vite), continuer les analyses, ou investir. Le sujet le plus ardu : le productible (ex. l'hydrologie future d'un barrage), qui doit se traduire en décisions d'investissement justifiées par un ROI.

La tech au service de la durabilité : l'exemple Veolia

Interrogé sur les ambitions digitales de Veolia (220 000 salariés dans le groupe, tous ayant accès à l'IA depuis leur messagerie), Jean-François Nogrette cite le machine learning qui économise ~16 % d'électricité sur un réseau, et l'outil « Talk to my plant » : l'opérateur « parle » à son usine, qui lui répond et, bientôt, lui restitue le savoir-faire d'un ancien (« Bernard aurait fait comme ça »), à l'échelle mondiale. La décision reste humaine — d'autant que le groupe opère des usines de déchets dangereux classées Seveso seuil haut.

FAQ — Industrie durable, énergie et souveraineté

Qu'est-ce que la « mine urbaine » ? C'est l'ensemble des matériaux recyclables déjà présents dans nos déchets (métaux, plastiques, batteries…). En France, elle couvrirait environ 50 % des besoins en matériaux, mais une grande partie des déchets triés est aujourd'hui exportée plutôt que transformée localement.

Pourquoi les délais de raccordement électrique sont-ils un enjeu de compétitivité ? Parce que les grands groupes industriels et les data centers mettent les territoires en concurrence mondiale. Avec 33 GW de demande, RTE passe d'une logique « premier arrivé, premier servi » à « premier prêt, premier servi » pour accélérer les projets les plus matures.

Un data center peut-il être alimenté en énergie décarbonée ? Oui : selon ENGIE, on peut construire 600 MW de solaire avec batteries en 18 mois, un rythme comparable à celui des data centers — une turbine à gaz n'est pas obligatoire.

Pourquoi la décarbonation nécessite-t-elle une politique industrielle ? Parce que le seul prix du carbone ne suffit pas : il faut stimuler l'innovation (50 % des technologies net zéro sont émergentes), corriger les externalités de chaîne de valeur et réduire les dépendances stratégiques envers un petit nombre de fournisseurs étrangers.

Revoir la table ronde en vidéo

Cette table ronde a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité des échanges en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.

Articles populaires