Innovation Accelerator : comment TotalEnergies fait passer l'innovation du problème au test en un an
Avec 1 milliard d'euros dépensés chaque année en recherche et innovation, TotalEnergies cultive un esprit pionnier ancien — du forage de pointe au début du siècle dernier au supercalculateur Pangea, l'un des plus puissants au monde, installé dans le sud-ouest de la France. Mais lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), Bjorn Viguerie (Head of the Innovation Accelerator) défend une conviction : dans le contexte actuel, l'innovation industrielle doit changer d'échelle de temps.
Du temps long de la recherche au temps court de l'industrie
Historiquement, entre une innovation et sa commercialisation de masse, il s'écoule des dizaines d'années (panneaux photovoltaïques, voitures électriques…). Or le contexte a changé : instabilité géopolitique imposant une adaptation permanente, nouveaux types de partenaires (start-up notamment) et écosystème géographique bien plus varié, et surtout impératif de transition énergétique — une compagnie pétrolière et gazière qui doit se transformer vite pour devenir un leader des nouvelles énergies. D'où un objectif radical : ramener l'innovation du temps long de la recherche à un an entre le problème remonté par un site et le test d'une solution.
Innovation Accelerator : une entité pour casser les barrières
Pour tenir cet objectif, TotalEnergies a créé il y a deux ans l'entité Innovation Accelerator : environ 60 personnes au siège, avec une mission unique — aller rapidement vers le test de nouvelles solutions technologiques, qu'il s'agisse d'un site deep offshore africain ou d'une éolienne offshore aux États-Unis. L'équipe couvre tout l'écosystème énergétique du groupe (production pétrolière, renouvelables, électricité, lubrifiants) et travaille sur des solutions déployables partout où elles font sens, pas sur un problème ponctuel isolé.
Partir des vrais problèmes des sites
Premier principe : travailler sur des problèmes exprimés par les sites, chantiers et usines — et non sur des sujets identifiés par un spécialiste au siège, souvent déconnectés des vraies difficultés du terrain.
Promouvoir le droit à l'échec
Deuxième principe, plus culturel : dans une compagnie à forte aversion au risque (raffineries, forages, produits inflammables), l'innovation impose l'inverse. « Si on s'interdit l'échec, on s'interdit la réussite » : tester une solution qui peut échouer permet d'apprendre et de trouver la pépite inattendue. Promouvoir ce droit à l'échec est un vrai défi dans une entreprise comme TotalEnergies.
La méthode : une squad agile par problème
L'équipe n'est pas composée de spécialistes mais de chefs de projet généralistes, chacun gérant plusieurs problèmes de natures très différentes (du pétrole au solaire). Pour chaque problème, une squad est constituée autour de rôles clés :
- Le business sponsor — issu de la business unit concernée (ex. le responsable des fermes solaires) ; il confirme la pertinence du problème et s'engage à déployer la solution trouvée pour en tirer la valeur attendue.
- L'opérateur terrain — la personne qui fait face au problème sur site ; sa présence garantit que la solution développée reste alignée sur le problème réel et ne « dérive » pas.
- Le sachant technique — interne ou externe, il apporte le bagage technologique, l'équipe Accelerator se concentrant, elle, sur la levée des barrières (budget, IT, gouvernance, contractuel).
Une PME agile au cœur du groupe
L'équipe fonctionne comme une petite PME dotée de ses propres moyens : une équipe achats capable de contractualiser en moins d'un mois (là où un mois est un exploit dans un grand groupe du CAC40), du scouting et du benchmark pour s'ouvrir au marché externe, du coaching des chefs de projet, et de la communication interne pour « marketer » les solutions et susciter l'adhésion des sites.
Deux cas concrets d'inspection réinventée
Les bacs pétroliers inspectés sans mise à l'arrêt
Les grands bacs de produits pétroliers des raffineries doivent être inspectés environ tous les dix ans — ce qui impose de les vider (perte de performance) et d'y envoyer des personnes après des mois d'échafaudage. TotalEnergies a trouvé sur le marché des robots télécommandés capables d'inspecter l'intérieur des bacs pendant qu'ils sont pleins et en service, avec une qualité d'inspection suffisante, sans exposer personne. Plusieurs modèles ont été testés selon le produit, la hauteur et le type de corrosion. Gain : plus d'une dizaine de millions d'euros par an sur les seules raffineries françaises testées à ce stade.
Les ballasts de navires inspectés par drones à IA
Les grands navires de production offshore (FPSO) possèdent d'immenses ballasts, traditionnellement vidés pour y envoyer des équipes en atmosphère de très mauvaise qualité (assistance respiratoire, journées entières d'inspection visuelle). TotalEnergies a testé des drones équipés de caméras et d'IA embarquée, suivant un parcours préenregistré pour inspecter l'intégralité des volumes et détecter automatiquement la corrosion, permettant des réparations ciblées. Un exemple typique d'IA embarquée sur drone en milieu confiné.
Bilan et facteurs clés de succès
En deux ans, l'entité a reçu plus de 500 problèmes, en a traité plus de 250, en gère environ 150 en cours (à tester en moins d'un an) et en a déployé une soixantaine-dizaine (≈ 68-70) au sein de la compagnie — pour une valeur qui se compte en centaines de millions d'euros. Trois enseignements en conclusion : TotalEnergies est d'abord une entreprise d'ingénieurs, dont l'ingénierie est la base de la performance ; l'engagement du top management (Comex en tête) est essentiel pour donner les moyens et autoriser le pragmatisme (déroger à certaines règles pour avancer) ; et une équipe dédiée, centralisée et connectée aux sites permet enfin de relier l'innovation aux vrais besoins du terrain, plutôt qu'une « innovation qui rêve » sans débouché.
FAQ — Accélérer l'innovation industrielle
Qu'est-ce qu'un accélérateur d'innovation en entreprise ? C'est une entité dédiée, ici centralisée au siège de TotalEnergies, dont la mission unique est d'aller vite du problème remonté par un site au test d'une solution — en levant les barrières internes (budget, contrats, gouvernance) plutôt qu'en développant elle-même la technologie.
Comment inspecter un bac pétrolier sans l'arrêter ? En utilisant des robots télécommandés capables d'inspecter l'intérieur du bac pendant qu'il reste plein et en service, sans y envoyer de personnel et avec une qualité d'inspection suffisante — ce qui évite des mois d'immobilisation.
Pourquoi le droit à l'échec est-il central pour l'innovation ? Parce que s'interdire l'échec revient à s'interdire de tester, donc à s'interdire les réussites inattendues. Tester une solution qui peut échouer permet d'apprendre et de trouver la bonne solution suivante.
Quels sont les facteurs clés de succès d'une telle démarche ? Partir des vrais problèmes des sites, constituer une équipe agile par problème (business sponsor, opérateur terrain, sachant technique), pouvoir contractualiser très vite, et bénéficier d'un engagement fort du top management.
Revoir la keynote en vidéo
Cette conférence a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité de la keynote en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.