Jumeaux numériques : ce qui rapproche (vraiment) l'industrie, les infrastructures et la construction
Fait révélateur : en préparant cette table ronde de clôture du Tech For Industry Show, Xavier Fodor, Rédacteur en chef(Twin+), animateur de la session, a constaté qu'aucun de ses cinq intervenants ne définissait le jumeau numérique de la même manière. Outil d'exploitation pour l'un, moyen de connecter systèmes et données pour l'autre, modèle scientifique pour le troisième. Plutôt qu'une définition unique, la session proposée par buildingSMART France a exploré ce qui rapproche industrie, infrastructures et construction — avec Mouaad Aabibou, Directeur programme Jumeau Numérique (TDF), Bertrand Vanden Bossche, Product Manager (Suez Smart Solutions), Marc Barthelemy, Directeur de recherche (Institut de Physique Théorique, CEA), Dominique Chevillard, Administrateur (bSFrance / FNTP) et Guillaume Vray, Directeur AVEVA France et représentant Numeum (AVEVA et Numeum).
TDF : en finir avec les « données Kleenex »
9 000 infrastructures, 5 millions de kilomètres par an
TDF — diffusion TNT et radio, hébergement d'opérateurs mobiles, couverture indoor, data centers — exploite près de 9 000 infrastructures : pylônes, toits-terrasses, tours béton. Ses 250 techniciens parcourent 5 millions de kilomètres par an en métropole et outre-mer — un chiffre qui double en intégrant sous-traitants et clients. Et souvent pour une seule chose : capter de la donnée. Des « données Kleenex », utilisées une fois, mal structurées, mal stockées.
Scan, visite virtuelle, BIM connecté
D'où le programme jumeau numérique, porté par Mouaad Aabibou : scanner l'infrastructure, en tirer un nuage de points, une visite virtuelle et un BIM, interfacés au système d'information, à la gestion de projet et à l'IoT (consommation énergétique) — pour la conception (simuler l'ajout d'une antenne 5G et la charge du pylône), la maintenance et l'exploitation. Utilisateurs : techniciens, mais aussi bureaux d'études, chefs de projet, responsables de parcs. Gains : temps, kilomètres — et sécurité, car chaque montée au pylône évitée est un risque en moins. Sur 9 000 sites tous différents, ce qui se standardise, ce sont les méthodes : captation, processing, production des maquettes — les équipements (une antenne 5G reste une antenne 5G), eux, se normalisent.
Suez : du BIM de construction au BIM d'exploitation
Deux ans de chantier, un siècle et demi d'exploitation
Bertrand Vanden Bossche (Suez Smart Solutions) part d'un constat simple : une usine se construit en 2 à 2,5 ans, s'exploite 15 à 30 ans — et l'ouvrage lui-même peut durer 100 à 150 ans. Le vrai défi : faire vivre la donnée bien après la fin du chantier. Première plateforme, dès 2018-2019 : la gestion du réseau d'assainissement du département des Hauts-de-Seine, exploité avec Sevesc — 650 km de réseaux, dont 450 km visitables (inspectés par des humains et modélisés en 3D), et une soixantaine de sites de production, dans un système francilien original où communes, département et SIAAP se partagent collecte, transport et traitement, « comme dans le monde de l'énergie ».
La valeur naît des liens entre les données
L'enjeu chez Suez : relier le patrimoine (réseaux dans le SIG, usines dans les GMAO) aux outils opérationnels, sur une plateforme unique ouverte au client final — avec des liens automatiques recréés chaque semaine, « parce que les choses bougent en permanence ». Et des jumeaux verticaux d'optimisation, comme l'aération des stations d'épuration — poste énergétique majeur — traitée par des approches mixtes physique + IA, contrôlées sur les économies réellement mesurées. Le plus difficile ? « Mettre les organisations d'accord » plus que la technologie : en tant qu'opérateur de services, Suez prend en charge des actifs qui ne lui appartiennent pas, avec les nommages existants.
La mise en garde du chercheur : complexe n'est pas compliqué
Plus de détails ne signifie pas plus de fiabilité
Marc Barthelemy (Institut de Physique Théorique, CEA) pose une distinction décisive : un système compliqué (une montre) a de nombreux composants mais des interactions précises et aucun comportement surprenant ; un système complexe (une ville, un écosystème) voit émerger des comportements collectifs difficiles à prévoir — les embouteillages, la cristallisation de la glace. Conséquence pour les jumeaux numériques de villes : rater quelques interactions suffit à tout fausser, et — croyance généralement fausse — plus de réalisme ne donne pas de meilleures prévisions. La modélisation physique montre un optimum : trop simple, le modèle prédit n'importe quoi ; trop détaillé, il est faux aussi. De quoi interroger les projets de « Chine digitale » entière.
La validation, problème crucial et non résolu
Devenu « buzz word nécessaire » des projets de recherche européens, le jumeau numérique risque de faire croire aux décideurs à un outil magique en escamotant la question de la validation : dans quelle mesure puis-je croire le modèle — surtout hors du « business as usual » ? Écho de Dominique Chevillard (FNTP/bSFrance) : « une simulation n'est juste que dans un champ déterminé — sinon c'est une extrapolation ». Et un exemple de frugalité issu d'une étude InfraBIM Open 2022 : mesurer la flexion d'une poutre une fois par semaine suffit largement ; le faire chaque seconde coûte plus cher, émet plus de CO₂ et n'apporte rien. Un modèle utile n'est pas un modèle exhaustif — même si, nuance de Guillaume Vray, les procédés industriels (chimie, pharma), eux, exigent bien la seconde et le temps réel : tout dépend de l'usage.
Données : en manque-t-on vraiment ?
26 % de plus chaque année, 70 % inutilisées
Les chiffres cités par Guillaume Vray (AVEVA, représentant Numeum) : environ 26 % de données supplémentaires collectées chaque année — et près de 70 % des données industrielles non utilisées aujourd'hui. Environ 40 % des sociétés déclarent le jumeau numérique stratégique. La condition de tout le reste, IA comprise : la gouvernance de la donnée — « pas de bon jumeau numérique sans donnée de qualité », et sans elle, « l'adoption est ratée ».
Un langage commun : l'exemple des 70 usines
Cas cité : un groupe industriel mondial d'environ 70 usines où chaque équipement porte le même nom partout, remonte les mêmes informations — permettant de déployer un jumeau structuré à l'échelle mondiale et de multiplier les cas d'usage entre sites. C'est exactement le combat de buildingSMART : interopérabilité, openBIM, data dictionary — sachant que le terme « jumeau numérique » lui-même n'est pas encore normalisé (groupe de travail WG9 du TC 442 ISO, en cours depuis 2,5 ans). Avec deux garde-fous rappelés par la FNTP : le respect des savoir-faire protégés (tout ne se partage pas) et les enjeux de souveraineté et de sécurité nationale.
Industrie et construction : la convergence est-elle là ?
L'industrie garde une avance — plus de données, plus d'ancienneté dans leur gestion, et la maîtrise du brownfield : rendre intelligents de vieux plans PDF, corréler scans laser et schémas PID. Mais la construction a ses spécificités : 1,1 million de kilomètres de routes et 200 000 à 250 000 ponts en France — « ne pas savoir si c'est 200 ou 250 000 me fait peur », glisse Dominique Chevillard — imposent la frugalité plutôt que l'instrumentation générale. Les visions à 5 ans : convergence IT/OT sans frontière et généralisation du temps réel et de l'IA (Vray) ; intégration de la connaissance patrimoniale et de l'exploitation, jusqu'à la maintenance prévisionnelle (Vanden Bossche) ; standardisation des jumeaux entre TowerCos, déjà en discussion, poussée par la demande client (Aabibou) ; interopérabilité, outils ouverts et « pas de naïveté » (Chevillard) ; et l'exigence de Marc Barthelemy : ne jamais abdiquer la compréhension — derrière les courbes qui sortent du système, chercher les mécanismes dominants et le sens.
Ce qu'il faut retenir
Cette table ronde de clôture illustre que la convergence entre industrie et construction autour des jumeaux numériques ne tient pas à une définition partagée — elle n'existe pas encore — mais à des défis communs : la qualité et la gouvernance de la donnée, la question non résolue de la validation des modèles, et la nécessité de rester frugal plutôt que d'instrumenter à outrance. L'interopérabilité normalisée, portée par buildingSMART, apparaît comme le terrain d'entente le plus concret entre ces deux mondes.
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