Vitesse et sécurité : comment l'industrie peut faire des deux les faces d'une même compétitivité
Dans un contexte mondial marqué par l'instabilité géopolitique et les crises en cascade, les entreprises industrielles font face à une injonction paradoxale : accélérer sans jamais sacrifier la sécurité — qu'il s'agisse des process, de la qualité produit, de la supply chain, de la cybersécurité ou des délais. Lors du Tech For Industry Show 2026 (Paris Expo Porte de Versailles), une table ronde a mobilisé l'expérience du secteur de la défense, habitué à opérer sous contrainte maximale, animée par Olivier Guillon, avec Patrick Aufort (Agence de l'Innovation de Défense), Anne-Pascale Guedon (Destinus France) et Benoît Molard (Boost Aerospace).
Trois acteurs, trois angles sur la même tension
Destinus est un groupe privé européen qui conçoit et produit des drones de combat opérationnels low cost (drones de frappe dans la profondeur et intercepteurs de drones) : 1 000 personnes, plusieurs centaines de millions d'euros de chiffre d'affaires, valorisation de 5 milliards d'euros. L'AID, créée en 2018 au sein du ministère des Armées, fonctionne comme une « usine à projets » pour détecter, capter et faire mûrir les innovations — y compris hors du champ classique de la défense — via subventions, marchés publics et même prises de capital. Boost Aerospace, née d'une initiative de Dassault Aviation, Safran et Airbus, soutient la transformation numérique et la cyberprotection de la supply chain aéronautique, spatiale et défense.
Sécurité rime-t-elle nécessairement avec lenteur ?
Pour l'AID, le contexte a validé toutes les hypothèses de 2018 : conflits s'étendant des fonds marins à l'espace, champs immatériels (cyber, lutte informationnelle, spectre électromagnétique), massification des solutions civiles. Le conflit ukrainien a d'ailleurs démarré par une attaque cyber sur une station de communication spatiale.
Deux facteurs sous-estimés : la vitesse d'obsolescence et le coût
Deux phénomènes n'avaient pas été anticipés : l'accélération de l'incorporation de l'innovation sur le terrain — une brique nouvelle fait la différence puis est contrée en quelques semaines — et l'impact du coût. L'exemple emblématique : utiliser un missile à environ un million d'euros pour abattre un drone qui en coûte quelques dizaines de milliers. Le défi devient : maintenir, en temps de paix, une base industrielle capable d'évoluer au rythme de quelques semaines et de produire low cost, tout en étant prêt à monter en cadence.
Les lignes rouges qu'on ne franchit pas
Accélérer ne signifie pas tout se permettre. À Kiev, les homologues de l'AID ont réduit une certification de 18 mois à quelques semaines — mais sont revenus en arrière sur la pyrotechnie, après trop d'incidents : « on ne peut pas se permettre de perdre des ressources humaines ». La leçon : sous pression, il faut savoir précisément où sont les lignes rouges, et cela exige de l'expertise.
Le modèle Destinus : né dans l'urgence, pensé pour l'itération
Destinus est « né avec l'Ukraine ». Fondée en Suisse pour un projet hypersonique à hydrogène, la société a basculé en mode urgence à la demande des autorités ukrainiennes. Premier besoin : un système autonome volant bas, sous les radars, capable de frapper dans la profondeur malgré le brouillage — d'où un biplan très rustique, « façon Blériot », adapté au besoin réel, produit en s'appuyant sur les meilleures ressources partout en Europe (usines en Allemagne, en Espagne, ressources en France).
Open source et intégration : la clé de la compétitivité
Les deux innovations les plus sensibles sont le software (autonomie, navigation inertielle) et la charge utile. Pour le reste, Destinus revendique un « secret de fabrication » : pas de problème de BITD car tout repose sur des composants open source, la valeur résidant dans l'intégration interne. Résultat : pas de dépendance à une source unique validée au bout de 7 ans, une bien meilleure compétitivité, et la capacité de produire de la masse à coût raisonnable (avec une performance « to kill » assumée comme non maximale mais suffisante, améliorée en continu sur le terrain).
Aéronautique civile : le même défi, à un autre rythme
Pour Boost Aerospace, « safety first » ne dispense pas d'accélérer : le secteur enchaîne les montées en cadence (ramp-ups) depuis des décennies, avec en plus une customisation croissante (cabines adaptées sur 5 à 10 appareils). Le principal frein se situe presque toujours dans la supply chain : un grand constructeur assemble des éléments produits par d'autres, dont de nombreuses PME. La solution : faire monter en compétence le réseau de fournisseurs, outiller les processus (traitement de la non-qualité, gestion de la chaîne) et mettre tous les acteurs à la même vitesse.
Comment valider une innovation dans l'urgence sans sacrifier la fiabilité
L'AID résume sa méthode en trois points. D'abord la confiance : industriel, opérationnel utilisateur et interface d'ingénieurs du ministère doivent se connaître avant l'urgence, pas se découvrir au dernier moment. Ensuite l'expérimentation en conditions réelles : la DGA a créé des « centres référents » (lutte anti-drone, drones navals de surface, drones terrestres et munitions téléopérées, guerre électronique) où l'échec est autorisé et la boucle de correction ultra-réactive — Destinus y a testé certains produits entre mars et mai, avec un déploiement à la clé. Enfin, l'expertise : savoir juger ce qui est rédhibitoire (sécurité des biens et des personnes) et ce sur quoi on peut déroger.
Le changement de mindset : accepter 70-80 % de performance
Destinus confirme : on ne se présente pas dans un centre d'expérimentation en dessous d'un TRL 6-7, mais le vrai changement est culturel. Là où l'aérospatiale civile visait quasiment 100 % (OTD, défauts), l'armement tolère un niveau de performance « to kill » de 70-80 %, parce que le produit s'améliore ensuite en continu sur le terrain. La condition : des équipes qui comprennent la priorité et l'urgence, et une interface étroite avec les utilisateurs finaux pour cerner le besoin réel et « jusqu'où on peut aller ».
Le conseil aux industriels : ne pas empiler les solutions
Le conseil de Boost Aerospace est net : les industriels ont trop tendance à empiler des outils ponctuels sans penser une transformation d'ensemble. La donnée étant « la mine d'or » de l'entreprise, il faut bâtir un projet de transformation digitale global qui intègre dès le départ l'exploitation et la protection des données. La sécurité — cyber comme qualité produit — n'est pas une couche ajoutée à la fin : elle se pense de façon intrinsèque, dans le produit comme dans les process. Et une posture héritée de la défense : expérimenter vite, échouer vite, corriger vite.
Conduite du changement : le vrai rapport au risque
Pour l'AID, le principal frein humain est le rapport à la prise de risque. Prendre un risque, ce n'est pas le faire porter par l'autre : sur un projet, chacun doit assumer sa part. Le donneur d'ordre en n'exigeant pas des performances inatteignables et en utilisant tout ce que permet le code de la commande publique ; l'industriel en se lançant avant que tous les verrous technologiques ne soient levés ; l'opérationnel en acceptant un produit non parfait, dès lors que la sécurité est garantie. Il faut donc acculturer et sensibiliser à tous les échelons, notamment intermédiaires.
L'éthique, futur enjeu de compétitivité
L'AID soulève un point appelé à devenir majeur : l'interprétation de l'éthique. Face à des adversaires qui n'ont pas les mêmes valeurs, le principe d'un « humain dans la boucle » pour les systèmes autonomes et l'IA ne doit pas être interprété comme la nécessité de quelqu'un « derrière un bouton » à chaque instant, sous peine de perdre en compétitivité — mais comme une validation humaine en amont, ou une décision du commandant sur le terrain après sécurisation. Un enjeu transverse à l'IA et à l'humain augmenté.
Destinus : recruter « l'amour du risque »
Chez Destinus (1 000 personnes, ~20 recrutements par semaine), c'est « l'amour du risque » — mesuré — qui motive : des profils expérimentés venus de grands groupes (Airbus…) ou des forces spéciales, qui aiment l'aventure mais connaissent les limites et respectent les valeurs. « Chez nous, ce n'est pas la résistance au changement, c'est plutôt le changement de la résistance. »
L'IA : un enjeu de gouvernance avant tout [H2]
Pour Boost Aerospace, l'IA offre un potentiel énorme de productivité, mais l'enjeu central est la gouvernance : que veut-on en faire, qu'aller chercher en performance, que protéger ? — un compromis à trouver secteur par secteur (l'exemple de Dassault Aviation, qui protège sa propriété intellectuelle tout en adoptant l'IA via des protocoles dédiés, est cité). Pour l'AID, de nombreux cas d'usage IA sont déjà sur le terrain, avec des enjeux de souveraineté (maîtrise du modèle de langage, choix de la capacité de calcul en propre ou dans le cloud) et un besoin d'IA explicable — un pilote n'acceptera une recommandation que s'il en comprend la raison.
Là où la maturité n'est pas encore au rendez-vous
Contre l'idée reçue, l'AID pointe la robotique terrestre comme domaine encore immature : un robot terrestre évolue dans un milieu hétérogène (sols variés, obstacles, « obstacles négatifs » comme trous et flaques) et n'atteint pas encore l'autonomie espérée. À l'inverse, certaines technologies accélèrent les développements eux-mêmes : IA, fabrication additive, capacités de simulation/modélisation, outils low code / no code permettent de faire, plus vite et avec moins de monde, ce qui prenait des mois ou des années.
Chez Destinus, l'IA embarquée au cœur du réacteur
Destinus a racheté une société zurichoise (150+ développeurs) pour un logiciel de Vision Navigation System, transposé du civil au militaire pour deux applications critiques : la navigation en environnement contesté (sans GPS, contre le jamming et le spoofing) et le guidage terminal (confirmation et destruction autonome de la cible, l'intervention humaine étant trop lente), plus le traitement vidéo/capteurs et les radars embarqués.
Qui dictera les règles du jeu dans 5 ans ?
Régulateurs, technologies ou marchés ? Boost Aerospace n'arbitre pas : les trois se complètent par cycles, et l'analogie de la Formule 1 l'illustre — performance et innovation permanentes (technologie), attente du spectacle (marché), et régulation sans laquelle le secteur aurait disparu après des accidents. L'AID ajoute un quatrième acteur, les investisseurs, et conclut : gagnera celui qui créera le meilleur écosystème (équilibre régulation / accès au marché / rapidité / soutien financier), en visant au moins le marché européen, la plupart des technologies de défense étant duales. Destinus tranche, en « bonne commerçante » : c'est le marché — le besoin du client — qui dessine, avec une régulation nécessaire (standards, STANAG) face à l'explosion du nombre d'acteurs.
FAQ — Vitesse, sécurité et innovation industrielle
Peut-on concilier vitesse et sécurité en industrie ? Oui, selon les intervenants : ce ne sont pas deux impératifs contradictoires mais deux faces d'une même compétitivité. La condition est de savoir précisément où sont les « lignes rouges » de sécurité qu'on ne franchit pas, ce qui exige de l'expertise.
Qu'est-ce que l'Agence de l'Innovation de Défense (AID) ? Créée en 2018 au sein du ministère des Armées, elle fonctionne comme une « usine à projets » pour détecter, capter et faire mûrir les innovations (y compris hors défense), via subventions, marchés publics et prises de capital, en préparant les briques technologiques des futures capacités militaires.
Qu'est-ce que le TRL (Technology Readiness Level) ? C'est une échelle de maturité technologique. Dans l'exemple cité, une innovation doit atteindre un TRL 6-7 pour être testée dans un centre d'expérimentation, tout en acceptant une performance opérationnelle non maximale, améliorée ensuite en continu.
Pourquoi l'IA explicable est-elle importante ? Parce qu'un utilisateur — par exemple un pilote — n'acceptera une recommandation de l'IA que s'il en comprend la justification. L'explicabilité conditionne la confiance et donc l'adoption sur le terrain.
Revoir la table ronde en vidéo
Cette table ronde a été enregistrée lors du Tech For Industry Show 2026, le salon B2B de la transformation industrielle (Smart Manufacturing, IA, Supply Chain) à Paris Expo Porte de Versailles. Retrouvez l'intégralité des échanges en vidéo ci-dessus, et rendez-vous les 19 et 20 mai 2027, Hall 7, pour la prochaine édition.